Qu’on soit antimilitariste ou pacifiste, une question se pose lors de conflits décoloniaux. Quid de la résistance armée contre l’oppression ou l’armée coloniale ? Une question morale se pose en occident mais est extrêmement vite résolue dans le sud global. Texte d’un militant de BDS.
Pour commencer, citons Nelson Mandela qui disait :
« C’est toujours l’oppresseur, non l’opprimé qui détermine la force de lutte. Si l’oppresseur utilise la violence, l’opprimé n’a pas d’autre choix que de répondre par la violence. Dans notre cas, ce n’était qu’une forme de légitime défense. »
Deuxièmement, nous allons prendre une citation d’Hélder Pessoa Câmara, un évêque brésilien qui a vécu au XXème siècle et a dédié une bonne partie de sa vie à la lutte contre la pauvreté :
« Il y a trois sortes de violence. La première, mère de toutes les autres, est la violence institutionnelle, celle qui légalise et perpétue les dominations, les oppressions et les exploitations, celle qui écrase et lamine des millions d’hommes dans ses rouages silencieux et bien huilés.
La seconde est la violence révolutionnaire, qui naît de la volonté d’abolir la première.
La troisième est la violence répressive, qui a pour objet d’étouffer la seconde en se faisant l’auxiliaire et la complice de la première violence, celle qui engendre toutes les autres.
Il n’y a pas de pire hypocrisie de n’appeler violence que la seconde, en feignant d’oublier la première, qui la fait naître, et la troisième qui la tue. »
Ces citations nous donnent tout de suite une grille de lecture des luttes de libération des peuples opprimés. De la résistance palestinienne aux émeutes suite à la mort de Marvin à Lausanne en passant par les mouvements insurrectionnels en France, au Népal ou en Indonésie, nous allons comprendre pourquoi, nous, pacifistes et antimilitaristes, devons nous attaquer à la réelle cause des violences et non à ses réponses légitimes.
Tout d’abord, il y a une forme d’injustice à imposer la même moralité entre la cause de la violence et sa réponse. Quel mouvement de libération face à l’oppression ou la colonisation peut se vanter de s’être déroulé sans violence? Quel bourreau a accepté de s’en aller sans avoir essayé de mater la résistance. Notre rôle est de soutenir l’émancipation des peuples, car la violence oppressive, coloniale, à toujours été à l’origine de techniques de guerre ou de maintien de l’ordre, qui ont ensuite été utilisées contre toutes les populations, y compris occidentales. Prenons en exemple l’ANC qui, durant l’apartheid sud-africain, s’est organisé autour de luttes populaires, de mouvements de masse mais égallement autour de la lutte armée. Nelson Mandela lui-même est allé en Algérie, fraîchement libérée de l’occupation et de l’oppression française, afin de s’inspirer du mouvement de libération du FLN. Nourredine Djoudi, interprête de Mandela en 1962 témoigne : « Mandela a été impressionné par la Révolution algérienne et était venu en Algérie pour s’en imprégner, eu égard aux similarités entre les deux pays, telles que la discrimination raciale dont souffraient les Sud-africains et les Algériens ». Preuve de l’inspiration algérienne dans la lutte de libération de l’Afrique du Sud, Nelson Mandela écrivait dans ses mémoires que la révolution algérienne a représenté pour lui une « inspiration particulière » et trois mois après sa libération en 1990, son premier voyage à l’étranger était en Algérie où il a déclaré: “c’est l’Algérie qui a fait de moi un Homme”
Comment une lutte de libération qui a nécessité des armes et de la violence peut avoir eu un si grand impact pour cet homme qui, quelques années plus tard, recevait le prix Nobel de la paix?
Pour répondre à cette question, il faut d’abord comprendre ce qu’a été le Front de libération nationale (FLN). Dans la déclaration du 1er novembre 1954, aussi connue sous l’appellation du “manifeste du FLN”, le premier article parle d’une restauration d’un État souverain social basé sur des principes islamiques. Le deuxième prône un respect de toutes les libertés fondamentales sans distinction de race ou de confession. L’Algérie, à majorité musulmane mais où cohabitent une multitude de cultures et de confessions, a donc basé ses revendications sur des valeurs humaines, socialistes, tout en prenant en compte les réalités du terrain et les revendications populaires et historiques.
Par l’analyse des buts du FLN, nous arrivons à la conclusion qu’une lutte de libération doit se baser sur des revendications émanant de la population opprimée et de sa résistance. Là est la définition même de l’autodétermination. Un paralèlle que nous pouvons faire aujourd’hui est bien évidement la lutte de libération du peuple palestinien, où opposants et « progressistes » gangrénés par le colonialisme blanc veulent, de manière réfléchie ou inconsciente, imposer à la population palestinienne les revendications qu’elle doit porter. Comme exemple, nous pouvons citer les débats qui se sont déroulésr au Conseil National où certains élus sont allés jusqu’à critiquer les manuels d’histoire et les cours donnés aux jeunes palestinien-es. Non pas parce que des erreurs historiques ou de la propagande y était enseignée, mais bel et bien car la vision politique n’était pas « conforme » aux standards occidentaux. Plus récemment, plusieurs pays ont déclaré être prêts à reconnaître la Palestine mais avec une liste de conditions qui va, premièrement, à l’encontre de la volonté de la population qui a le droit à son autodétermination, et deuxièmement, qui délégitime la résistance palestinienne. Qui peut prétendre soutenir l’autodétermination en imposant une volonté politique à sa population?
De là, on peut comprendre la stratégie des sionistes et de leurs soutiens. Durant plusieurs mois et jusqu’à aujourd’hui, la question « Soutenez-vous le Hamas? » était sur toutes les lèvres. Cette question est une non question car elle renvoie à une dualité : « soit vous êtes pro-Hamas, soit sioniste ». La réalité nous oblige à affirmer qu’il s’agit en priorité de libérer la population opprimée et occupée afin qu’elle s’autodétermine. Dans ce contexte, toute lutte, pacifique ou armée est légitime et nous devons la soutenir même si la vision de ces groupes ne nous correspond pas, exception faite des groupes qui ont pour but de remplacer l’oppresseur par une autre forme d’oppression basée sur un suprémacisme, ce qui n’est pas le cas en Palestine. Car malgré une volonté d’avoir une société basée sur des principes islamiques, le mouvement du Hamas, dans sa charte, clarifie que « […] les fidèles de toutes les religions peuvent coexister en toute confiance et sécurité pour leur vie […] ». Qu’on rêve d’une société communiste et laïque en Palestine est une chose, imposer notre vision sur une population qui vit une autre réalité matérielle en est une autre.
Les similitudes du FLN et du Hamas ne sont pas uniquement théoriques, bien que la colonisation de l’Algérie soit structurellement différente de celle de la Palestine, le traitement médiatique occidental n’en demeure pas différent. Souvenons-nous! La violence révolutionnaire et libératrice n’est là que pour répondre à la mère des violences, dans ce cas l’Apartheid, la colonisation et l’occupation. Le génocide actuel ne fait que soutenir la première violence en essayant de nous la faire oublier en insistant sur les actions de la résistance comme étant la source des violences, alors qu’elles sont la conséquence d’une histoire violente qui a commencé bien avant octobre 2023, avant 1967 et même avant 1948. Cette histoire se perpétue depuis l’occupation coloniale britannique des terres palestiniennes après le traité de San Remo en 1920!
Il n’est pas question ici de faire l’éloge des actions de résistance mais de les comprendre et de les mettre dans un contexte qui nous permet une lecture objective des évènements afin de comprendre que notre lutte et notre militantisme, au delà de vouloir faire stopper le génocide, doit s’attaquer avant tout aux sourcea de toutes les violences, qui sont dans ce cas, le sionisme, le colonialisme et l’occupation. Vouloir la « paix » en prônant un cessez-le-feu sans demander la justice ou le démantèlement du régime d’oppression est, comme le disait Hélder Pessoa Câmara, la pire des hypocrisie.
