Les observateurs et observatrices attentifs l’ont vu venir: le lobby de l’armement, de Swissmem aux parlementaires bourgeois, jusqu’au patron de l’armement, pousse depuis des mois à l’assouplissement de la loi fédérale sur le matériel de guerre (LFMG). On oublie alors deux évidences: d’un côté, chaque arme exportée coûte des vies; de l’autre, l’assouplissement prévu remet en cause la politique étrangère de la Suisse.
En novembre dernier, la Suisse a voté sur l’initiative de la Jeunesse socialiste (JS) sur les successions. La campagne avait déjà tourné à plein régime bien avant le scrutin: une année et demie auparavant, les super-riches avaient lancé une offensive médiatique permanente. Voilà qui semble devenir la nouvelle règle du jeu: déchaîner des campagnes dans les médias avant même qu’une décision parlementaire ne soit prise, sans parler d’une date de votation. C’est exactement ce qui s’est passé dans le bras de fer autour de l’assouplissement massif de la LFMG. À peine la droite avait-elle scellé un pacte avec l’UDC et fait passer l’assouplissement au Parlement que l’offensive médiatique commençait. D’abord, le patron de l’armement dans CH Media: « Je suis reconnaissant que la Commission de politique de sécurité du Conseil national ait fait un pas et exprimé son intention d’adapter la loi sur le matériel de guerre en conséquence. » Puis est venue une conférence de presse de « l’Alliance Sécurité » et de l’« Union patronale », sous le titre: « Assez de fake news: voilà de quoi il s’agit vraiment avec la LFMG ». Le plus révélateur, c’est que l’invitation à cette conférence diffusait elle-même des fake news.
On aimerait que le débat médiatique retrouve un peu d’équilibre.
Quelques chiffres pour donner la mesure. En 2024, la Suisse a exporté du matériel de guerre pour 664,7 millions de francs. Durant les trois premiers trimestres de 2025, ces exportations ont augmenté de 35,82 % par rapport à la même période de l’année précédente. La Hongrie de Viktor Orbán en a profité de manière spectaculaire: par rapport à 2024, les exportations suisses vers ce pays ont bondi de 5070 %. Et pour finir: on a appris en novembre que la Suisse occupe la 3e place, derrière les États-Unis et la Chine, parmi les pays fournisseurs de composants électroniques intégrés aux drones et aux missiles de Poutine. Autrement dit, la Suisse tire déjà largement profit des exportations de matériel de guerre, directement ou indirectement, légalement ou via des montages de contournement. Et tout cela parce qu’on a tout simplement perdu le contrôle.
Lors de la session d’hiver, le Parlement a désormais décidé d’assouplir largement la LFMG. Pour 25 pays « dotés de régimes d’exportation similaires à celui de la Suisse », dont la Hongrie, les États-Unis et l’Argentine, presque toutes les restrictions devraient sauter. Et dans bien d’autres cas, le Conseil fédéral obtiendrait une compétence dérogatoire lui permettant de contourner les règles en vigueur jusqu’ici.
Concrètement, les restrictions adoptées il y a quelques années pour éviter que du matériel de guerre suisse n’atterrisse dans des guerres civiles seraient balayées. Elles s’éroderaient presque entièrement. Les armes pourraient être (re)livrées à un maximum d’acteurs et de pays, avec le moins de contraintes possible… sauf à l’Ukraine. Alors qu’au début du débat, l’argument phare consistait à permettre des livraisons à l’Ukraine, agressée en violation du droit international, on voit bien aujourd’hui que cet argument n’a jamais été qu’un paravent. L’UDC avait posé l’exclusion de l’Ukraine comme condition non négociable pour soutenir l’assouplissement. Comme l’a confirmé Werner Salzmann, conseiller aux États UDC, lors d’un podium en novembre à Aarau: « L’important, c’est que l’Ukraine soit désormais dehors. » En clair: la prétendue Lex Ukraine est devenue, à la faveur du pacte avec l’UDC, une Lex industrie de l’armement. Ce qu’il faudrait, ce serait une Lex vies humaines. Car le matériel de guerre exporté peut, en très peu de temps, faucher des centaines, voire des milliers de vies. On l’oublie trop souvent.
Ne nous laissons pas intimider par l’offensive médiatique et le réarmement rhétorique du lobby de l’armement: signez maintenant le référendum sur le matériel de guerre. Une feuille de signatures est jointe à ce numéro.
