Lorsqu’il est question d’exportations de matériel de guerre, un argument revient sans cesse : celui de l’emploi. Si la Suisse impose des règles trop strictes, nous dit-on, les entreprises du secteur perdront des commandes, des emplois et des compétences spécialisées. Cet argument est compréhensible, surtout pour les personnes qui travaillent dans l’industrie. Mais il s’agit aussi de fixer des priorités : voulons-nous investir dans la guerre ou dans ce qui contribue à un avenir meilleur ?
GIULIA PETRALLI, SSP
Le référendum contre l’assouplissement des règles d’exportation du matériel de guerre n’est pas dirigé contre le personnel de l’industrie. Au contraire, il permet de rappeler que la politique industrielle ne doit pas faire passer les profits des entreprises avant toute autre considération.
La modification de la loi sur le matériel de guerre, adoptée par le Parlement fin 2025, vise aussi à soutenir l’industrie suisse de l’armement. Les nouvelles règles faciliteraient les exportations vers des pays impliqués dans des conflits ou responsables de graves violations des droits humains. Dans de nombreux cas, elles permettraient aussi de supprimer le contrôle sur la réexportation des armes.
La Suisse dispose de compétences industrielles, technologiques et scientifiques de très haut niveau. Les personnes actives dans ce secteur possèdent des qualifications et une expérience qui ne doivent pas nécessairement servir à produire des systèmes d’armes pour les marchés internationaux. Ces compétences devraient plutôt être orientées vers des productions utiles à la société, tout en garantissant des emplois de qualité.
De nombreuses technologies développées dans les domaines de la sécurité et de la défense ont des applications civiles. Les biens à double usage comprennent des machines, des équipements techniques et d’autres produits pouvant servir aussi bien à des fins militaires que civiles. Selon le SECO, ce secteur représente au total quelque 137 000 emplois, en incluant les emplois indirects et les activités civiles des entreprises.
Une politique industrielle tournée vers l’avenir devrait soutenir la recherche, l’innovation et la reconversion vers des productions civiles utiles à la population. Les possibilités sont nombreuses : protection contre les catastrophes, cybersécurité, technologies environnementales, mobilité, robotique ou encore recherche spatiale. Cette politique devrait aussi accompagner le personnel dans ces transformations. Elle doit garantir la formation continue, la reconversion professionnelle et des conditions de travail dignes.
Un autre aspect doit être pris en compte. Plus une entreprise dépend de ses exportations vers les marchés internationaux de l’armement, plus son personnel dépend lui aussi des logiques de ces marchés. Or, par nature, celui-ci dépend des guerres, des tensions géopolitiques et de décisions gouvernementales sur lesquelles la Suisse n’a aucune prise.
La protection des emplois ne doit donc pas servir de prétexte pour affaiblir les contrôles démocratiques et abaisser les normes. D’autant plus que la modification de la loi renforcerait les pouvoirs du Conseil fédéral. Celui-ci pourrait accorder des dérogations aux règles d’exportation, réduisant ainsi le contrôle du Parlement et de la population.
Il est inacceptable que, pour sauver un emploi, il faille accepter qu’un produit fabriqué en Suisse puisse finir dans une guerre civile sans contrôle adéquat. Ou entre les mains d’un régime qui viole systématiquement les droits humains. C’est une fausse alternative.
La paix et l’emploi ne s’opposent pas. Une société véritablement sûre doit investir dans les personnes, les compétences et la formation. Elle doit aussi investir dans une économie capable de créer de la prospérité sans dépendre de l’instabilité et de la guerre.
Soutenir le référendum, c’est donc aussi défendre une autre conception de la politique industrielle. Une politique qui ne demande pas au personnel de payer le prix des choix de l’industrie, mais qui place son avenir au centre.
Car l’emploi ne doit pas devenir une arme pour justifier la vente d’autres armes.
