« Le droit ouvre la voie à tout, la littérature permet de mieux comprendre toute chose. » Jean-Claude Juncker, 2019 Une critique de Noëmi Holtz
À la recherche d’un concept de sécurité qui puisse réellement fonctionner, je suis tombée avec soulagement sur ce livre. Écrivain et spécialiste de l’Europe, Robert Menasse porte son regard sur notre continent. Mais son titre, Le monde de demain, invite à juste titre à voir plus loin.
Avec un engagement impressionnant, il examine les « effets secondaires » de la pensée nationale. Il pointe la priorité accordée à l’économie nationale, souvent suivie d’ambitions expansionnistes, de guerres et de mécanismes d’exclusion liés à la quête d’une identité « nationale ». Les « ennemis » font partie intégrante de cette conception de la nation. Ils lui sont nécessaires, mais peuvent être remplacés par d’autres.
Menasse retrace l’évolution du projet d’une Europe unie et les reculs qu’il subit chaque fois que le nationalisme revient en force. Il montre que les crises actuelles ne peuvent être surmontées que dans un cadre juridique commun. Climat, migrations, euro, politique sanitaire ou encore guerres : toutes appellent des réponses transnationales. C’était la vision qui animait l’Union européenne à ses débuts, forte de l’expérience de la Seconde Guerre mondiale. Depuis 2010 et le discours d’Angela Merkel au Collège d’Europe, cette ambition s’est progressivement estompée.
Avec minutie, Menasse met en lumière les défauts structurels de l’Union européenne actuelle. Il montre comment les priorités nationales mettent le projet européen en péril. Il interroge également la notion de « droit international ». Celui-ci entre, selon lui, en contradiction avec les droits humains lorsqu’il sert à « protéger » des intérêts nationaux. Une telle logique ne permet pas de répondre aux mouvements migratoires.
Une démocratie sans nations ? Impensable, répondraient la plupart des gens. À travers d’amusants voyages dans le temps, Menasse plaide pourtant pour une approche plus créative de la démocratie. Il imagine notamment une conversation avec Clisthène sur une démocratie sans esclaves, mais où les femmes seraient les égales des hommes. L’idée déclenche chez son interlocuteur un éclat de rire (p. 154). Pour Menasse, la démocratie n’est pas une forme d’État, mais une forme de gouvernement. Il envisage une « autonomie personnelle » plutôt que l’« autonomie territoriale » revendiquée par les nations (p. 43). Pour en saisir précisément la portée, une lecture attentive du livre s’impose.
Jusqu’à récemment, les êtres humains se définissaient par leur capacité à penser. Avec la bombe atomique, nous risquons l’anéantissement ; avec l’intelligence artificielle, une perte d’autonomie que nous aurons nous-mêmes provoquée.
Pour y faire face, un marché unifié ne suffit pas. Il faut des lois qui dépassent les frontières des États et reposent sur les droits humains. Il faut aussi, comme le suggère la citation de Jean-Claude Juncker, une véritable richesse culturelle. Pas seulement une culture « Pro Helvetia » ou « bosnienne », mais une culture semblable à celle qui se vivait avant la Première Guerre mondiale. Dans l’Empire austro-hongrois multiethnique, il était possible de franchir les frontières sans passeport et de s’enrichir au contact des cultures d’autres régions.
En matière de politique de sécurité : si ce projet parvenait à se doter de structures démocratiques solides, fondées sur une véritable participation, la justice sociale et la protection du climat, tout en favorisant les échanges culturels. Et s’il n’était plus nécessaire de financer des SEM ni des armées nationales, le monde disposerait enfin à nouveau d’un modèle de projet de paix plus viable.
