L’armée manque d’effectifs et ce serait la faute du service civil. Cette idée fausse s’accroche obstinément dans la politique suisse et, peu à peu, elle façonne l’obligation de servir – symptôme classique d’une militarisation rampante.
Commençons par une bonne nouvelle: l’initiative pour un service citoyen a été balayée le 30 novembre 2025, avec un non massif de 84 %. Cette idée d’un service obligatoire pour toutes et tous est donc, pour l’instant, écartée. Le GSsA s’est engagé contre ce projet, qui brossait un tableau idyllique: chacun·e pourrait choisir quel service accomplir et à quel moment, et contribuer selon ses forces. Sauf que le texte ne disait rien de tel. Il se contentait d’exiger que les effectifs de l’armée et de la protection civile soient garantis. L’initiative aurait entraîné un dumping salarial massif, un casse-tête organisationnel et un risque de violation du Pacte international relatif aux droits civils et politiques de l’ONU. Heureusement, même l’argument absurde de l’égalité n’a pas suffi à tromper la population.
Autre motif de satisfaction: la récolte de signatures pour le référendum sur le service civil a abouti, alors qu’elle a longtemps tenu à un fil (voir p. 2). Rappelons-le: le Conseil national et le Conseil des États ont adopté différentes mesures destinées à réduire l’attractivité du service civil. Comme l’armée, malgré un excédent d’effectifs illégal toujours existant, n’a cessé de crier à la pénurie de personnel, le Parlement a fini par céder, alors qu’il avait rejeté un projet pratiquement identique en 2020. Il est juste et indispensable que cette attaque soit soumise au vote populaire. Mais il ne faut pas se laisser griser: le service civil se retrouve sous une pression énorme. Son utilité est systématiquement rabaissée par un discours de militarisation qui le transforme en problème. On en fait le bouc émissaire des problèmes de l’armée. Au lieu de s’interroger sur ses propres dysfonctionnements – ils sont bien assez nombreux -, l’armée préfère s’en prendre au service civil. Exemple: cet été, le Conseil national a transmis un postulat demandant la réintroduction de l’examen de conscience pour passer au service civil. Autrement dit: remettre sur pied une commission chargée d’« évaluer » la conscience de toute personne voulant changer de régime. On imagine le coût et l’absurdité bureaucratique d’une telle usine à gaz.
Depuis que la droite militariste a redécouvert, avec la guerre d’agression menée par la Russie en Ukraine, tout le potentiel politique de la rhétorique sécuritaire, la question de l’obligation de servir est redevenue omniprésente. Ce ne sont pas seulement des associations comme Service Citoyen qui veulent bouleverser le système: le Conseil fédéral travaille lui aussi sur le sujet depuis longtemps. Si le Parlement avait le dernier mot, un « nouveau » régime d’obligation de servir fusionnerait le service civil et la protection civile, marquant la fin du service civil tel qu’il existe aujourd’hui. Le Conseil fédéral attend encore des rapports sur différents scénarios, mais avance déjà, prudemment, sur d’autres dossiers. En novembre 2025, il a mis en consultation un projet prévoyant que les femmes soient elles aussi convoquées à la journée d’orientation et obligées d’y participer. Pris isolément, cela peut sembler un détail. Mais cela révèle une direction et une intention claires: plus de contrainte pour tout le monde. Sous couvert d’égalité, on élargit à l’ensemble de la population suisse cette journée d’orientation. C’est la bonne vieille tactique du salami: tranche par tranche, toujours plus de militarisation. Le GSsA s’opposera à ces glissements et combattra cette extension insidieuse du service obligatoire.
Nous vivons malheureusement une période où les adeptes de l’armée peuvent quasiment tout se permettre. Il redevient socialement acceptable de réclamer une « défense spirituelle » du pays et de salir celles et ceux qui résistent à une société militarisée. Il suffit de regarder au-delà des frontières: l’Allemagne, par exemple, revient progressivement vers la conscription. La dynamique est dangereuse: on réduit la sécurité à sa dimension militaire, on traite l’engagement social, sanitaire ou environnemental de naïf ou de « mollasson », et on jette des sommes astronomiques d’argent public dans l’armée.
