Entre neutralité et profit: le réseau de l’industrie suisse de l’armement

La Suisse est-elle en train de se retrouver coincée entre son idéal de neutralité et ses intérêts à l’exportation? Le récent assouplissement de la loi fédérale sur le matériel de guerre (LFMG) en dit long: au Palais fédéral, des réseaux de lobbying bien rodés travaillent à lever, l’un après l’autre, les obstacles politiques et moraux aux exportations d’armes.

Le Parlement a assoupli les règles strictes encadrant l’exportation de matériel de guerre. À l’avenir, la Suisse pourra livrer des armes à des États occidentaux, même si ceux-ci sont impliqués dans un conflit armé. La majorité bourgeoise parle de « pragmatisme en matière de politique de sécurité ». Pour les opposant·es, il s’agit d’une Lex industrie de l’armement qui remet en cause la neutralité et tourne le dos à la tradition humanitaire du pays. En regardant de plus près ce secteur, on découvre un réseau dense et ramifié.

Le réseau de l’industrie de l’armement

L’ampleur de cette proximité saute aux yeux quand on consulte la base de données de Lobbywatch: sous l’entrée « lobby de l’armement », on trouve 33 organisations. Quatre structures jouent un rôle central: Swissmem, Swiss ASD, l’ASUW et l’Alliance Sécurité Suisse. Elles offrent, à des degrés divers, des canaux d’accès du lobby de l’armement au Parlement. Dans ce dispositif, des représentant·es de l’économie, de l’armée et de la politique se retrouvent parfois littéralement assis côte à côte.

L’exemple le plus parlant est celui de l’Alliance Sécurité Suisse. Depuis l’été dernier, l’association est présidée par le conseiller national du Centre Reto Nause, dont la rémunération n’est pas rendue publique. Son comité réunit aussi des élu·es de plusieurs partis: côté PLR, le conseiller national Heinz Theiler et la conseillère nationale Jacqueline de Quattro; côté UDC, le conseiller aux États Werner Salzmann et le conseiller national Michael Götte. Le Centre y est également représenté par la conseillère aux États Brigitte Häberli-Koller. S’y ajoutent des figures « en vue » d’associations proches de l’armée, comme Michele Moor (Société suisse des officiers) ou Stefan Holenstein (Société militaire). Dans la base de données de Lobbywatch, l’entrée « militaire » recense au total 73 organisations, y compris le GSsA.

Au comité de l’Alliance Sécurité Suisse siègent aussi des représentant·es de Swissmem, d’economiesuisse et de l’Union patronale. La composition parle d’elle-même: en Suisse, les milieux économiques sont profondément imbriqués dans les décisions de politique de sécurité.

Autre structure clé: l’Arbeitskreis Sicherheit und Wirtschaft (groupe de travail « Sécurité et économie », ex-Arbeitskreis Sicherheit und Wehrtechnik). Ce groupe met régulièrement autour de la table des parlementaires et l’industrie. Il rassemble les associations de l’armement SWISS ASD, GRPM et GMDSI et se présente lui-même comme « l’élément politique de la branche de l’armement ». Trois priorités sont revendiquées: un « marché intérieur fort », « les opérations d’offset (compensations industrielles) » comme porte d’entrée dans des chaînes d’approvisionnement internationales, et des exportations « à armes égales » dans la concurrence mondiale. Concrètement, les membres Rheinmetall, RUAG, GDELS-Mowag GmbH et GRPM peuvent transmettre directement leurs revendications au coprésidium, composé de Maja Riniker (PLR/AG), Michael Götte (UDC/SG) et Charles Juillard (Le Centre/JU).

Les liens entre politique et industrie de l’armement apparaissent au grand jour là où les rôles se confondent: plusieurs figures de ces organisations ne siègent pas seulement au Palais fédéral, elles occupent aussi des places clés dans les commissions chargées des dossiers de sécurité, là où se préparent les décisions et se posent les jalons législatifs.

Ainsi, Reto Nause, Maja Riniker, Michael Götte et Heinz Theiler siègent à la Commission de politique de sécurité du Conseil national (CPS-CN). Au Conseil des États, Charles Juillard, Brigitte Häberli-Koller et Werner Salzmann participent aux décisions au sein de la Commission de politique de sécurité du Conseil des États (CPS-CE).

Les badges d’accès

Les autorisations personnelles d’accès, les fameux badges, ouvrent aux lobbyistes les portes des zones non publiques du Palais fédéral. Il faut certes déclarer qui attribue ces badges et à qui ils sont délivrés, mais les Services du Parlement ne procèdent à aucun contrôle sur le fond. Résultat: on retrouve régulièrement sur ces listes des représentant·es de Swissmem, de RUAG et consorts. Exemples: le coprésident du PLR Benjamin Mühlemann a attribué un badge à Noé Blancpain (Swissmem). Sa collègue Regine Sauter en a remis un au directeur de Swissmem, Stefan Brupbacher. Rien de nouveau? D’autres cas existent: Leo Müller (Le Centre), Lorenzo Quadri (Lega), Roger Golay (MCG) ou Jean-Luc Addor (UDC) ont eux aussi délivré des badges à des lobbyistes issus d’entreprises d’armement ou de réseaux industriels régionaux.

,