Illusion de sécurité

Les êtres humains ont un besoin fondamental de sécurité. Être à l’abri de dangers qui peuvent peser sur nos vies ou, dans le pire des cas, les anéantir. Ce besoin, il faut le prendre au sérieux. La vraie question, c’est: comment y répondre au mieux?

Dans la vie privée, nous nous assurons contre certains risques. Le mécanisme est simple: on souscrit une police d’assurance, on paie des primes et, si un sinistre survient, on est indemnisé. Vol, incendie, dégâts d’eau, bris de glace: voilà quelques exemples de risques que l’on peut couvrir.

Les partisans de l’armement appliquent aujourd’hui ce raisonnement – « donner de l’argent » et recevoir « une contrepartie » en cas de besoin – aux menaces actuelles. Dans leur logique, la police d’assurance est remplacée par des armes. Des chars, des grenades, des avions de combat, une armée « capable de se défendre » devraient nous débarrasser de cette impression désagréable – ce sentiment d’insécurité – et nous donner la sécurité. Lorsqu’on souscrit une assurance privée, on se fait conseiller ou l’on se renseigne soi-même pour décider ce que l’on veut assurer, et jusqu’à quel montant. Mais quand il est question de la sécurité du pays, c’est le DDPS qui endosse le rôle de conseiller. Et, épaulé par le lobby de l’armement, il se présente en expert pour nous expliquer de quoi nous aurions besoin pour être « en sécurité ». Aujourd’hui, une seule réponse semble admise: des armements, et le plus possible. Pour justifier cette fuite en avant, on brandit des mots comme « capacité de faire la guerre », « capacité d’endurance », « capacité de défense », « robustesse ».

Un théâtre n’est pas une expertise

Mais à partir de quand a-t-on « assez » d’armes pour être en sécurité? De quel danger se protège-t-on exactement? D’une offensive de Poutine contre l’Europe? Et contre la Suisse aussi? S’agit-il d’attaques de drones? De cyberattaques? Des villes seraient-elles visées? Des barrages? Des centrales nucléaires? Des armes atomiques seraient-elles utilisées? L’OTAN entrerait-elle en guerre? Et dans quel état d’esprit Trump se trouverait-il ce jour-là? Et la guerre durerait combien de temps: trois jours, trois mois, trois ans? De toutes ces questions, une chose ressort: il est impossible de prévoir contre quel scénario les armements devraient nous protéger, sans même parler des types d’armes nécessaires et de leur quantité. Pourquoi, par exemple, 36 avions de combat serait-il « le bon chiffre » pour la Suisse? Certes, 36, ça sonne bien. C’est net, précis, calculé. On se dit: ça doit être sérieux. Mais faire semblant d’avoir une réponse exacte à une situation qui comporte une infinité de variables n’a rien à voir avec de l’expertise. C’est du théâtre. La réalité – et elle peut être frustrante -, c’est que nous restons en partie exposés aux dangers. Ce n’est pas du fatalisme, c’est de la realpolitik. Des personnes qui disposent de beaucoup de pouvoir, d’armes, d’un imaginaire impérialiste et d’un fort potentiel d’agression sont dangereuses. Une bonne politique consisterait à éviter qu’elles deviennent puissantes.

On nous vend une émotion

Celles et ceux qui prétendent agir « pour la Suisse », « pour nous toutes et tous », en poussant à une nouvelle course à l’armement, font surtout une chose: ils essaient de nous vendre une émotion – un sentiment de sécurité et de maîtrise. Et ce n’est pas tout. Cette politique siphonne des moyens ailleurs, dans des domaines qui, eux, menacent ou détériorent très concrètement nos vies et celles des autres. Moins d’argent pour lutter contre la crise climatique, des coupes dans l’aide au développement, dans les assurances sociales, dans les prestations médicales, dans l’éducation, dans le pluralisme des opinions et, au bout du compte, dans nos enfants: tout cela n’est pas seulement toléré, mais décidé avec une indifférence glaçante. Et toujours sous le masque de la « sécurité ».

Conclusion : En Suisse et autour de nous, le besoin de sécurité est aujourd’hui colmaté à coups de « matériel militaire ». À la société civile de combattre ce concept mortifère. Car il est question de notre sécurité.