La guerre au Soudan, qui oppose depuis avril 2023 les Forces armées soudanaises (SAF) d’Abdel Fattah al-Burhan et les Forces de soutien rapide (RSF) de Mohammed Hamdan Daglo (« Hemedti »), est devenue la pire crise humanitaire mondiale selon l’ONU. En plus de deux ans, le conflit a provoqué 150 000 morts, 14 millions de déplacés, et une famine dans 10 régions. La prise d’El Fasher en octobre 2025, marquée par des centaines de viols et près de 60 000 morts selon l’Université de Yale, a remis le conflit – généralement oublié ou invisibilisé par la communauté internationale – sur le devant de la scène.
Ce conflit est nourri non seulement par la soif de pouvoir et d’accaparement des ressources des deux généraux, mais surtout par l’approvisionnement incessant au niveau logistique et en armes d’acteurs extérieurs. Egypte, Turquie, Iran, Russie (qui joue sur les deux tableaux) et Erythrée soutiendraient les SAF. Les RSF, quant à elles, reçoivent un appui majeur des Émirats arabes unis (EAU), qui leur fournissent des armements lourds via le Tchad, le Soudan du Sud, la Libye, la Centrafrique et la Somalie, comme le confirment des rapports de l’ONU.
Ce conflit a donc largement une portée globale dont la chaîne d’interdépendance est telle que la responsabilité des atrocités commises est partagée avec les acteurs qui soutiennent les parties prenantes au conflit. Cela pose notamment la question du positionnement de la Suisse et de son soutien aux EAU. D’après les chiffres du SECO, la Suisse a exporté pour 2,5 millions de francs d’armes vers les EAU en 2025 (5 millions en 2024). Parallèlement, selon Swissaid, elle a importé 27 milliards de francs d’or émirati entre janvier et septembre 2025, dont une partie provient du Soudan ou de pays transitaires comme la Libye et le Tchad. Cet or pourrait financer indirectement le conflit, tandis que les armes suisses risquent d’être détournées vers le Soudan. Rappelons encore que l’or des EAU vient aussi de pays en guerre qui nourrissent des conflits comme en RDC ou en Ukraine.
Depuis plusieurs années, des parlementaires de gauche ont déposé plusieurs objets visant à éclaircir la situation humanitaire, sécuritaire et politique au Soudan ainsi que la position de la Suisse dans ce conflit. Cependant, lors de la session d’hiver 2025, les choses se sont accélérées. Près d’une dizaine de questions ont été posées au Conseil fédéral en ce qui concerne le commerce de l’or et les risques de détournement d’armes vers les zones de conflits soudanaises. Des objets plus conséquents ont été à la fois déposés du côté des Vert.e.s et du PS ;
- Une interpellation de Clarence Chollet (25.4850) : Exige un positionnement clair sur les rapports attestant de détournement d’armes des UEA vers le Soudan et les garanties concernant les biens à double usage.
- Un postulat de Jean Tschopp (25.4786) : Pour un contrôle renforcé de l’or importé pour éviter qu’il ne finance des conflits.
- Une motion de Claudia Friedl (25.4446) : Demande l’application stricte des sanctions onusiennes envers le Soudan et l’arrêt des exportations d’armes vers les EAU.
Espérons maintenant que cette diversité d’instruments parlementaires permettra de faire sortir le Conseil fédéral de sa torpeur.
La question de l’implication indirecte de la Suisse dans des conflits armés ou de l’alimentation de régimes violant les droits humains par ses exportations d’armes ou son commerce est aujourd’hui plus que jamais au centre de l’agenda politique. Alors que le changement de la loi sur l’exportation de matériel de guerre vise à donner un pouvoir immense au Conseil fédéral sur le sujet, la manière dont il prendra au sérieux les objets déposés par la gauche dans le cas du conflit au Soudan est déterminante. Elle sera un bon indicateur de la manière dont il jouera le jeu du droit international ou alors s’il est en passe de se plonger pleinement dans la logique actuellement en plein essor de la loi du plus fort et du commerce de la mort débridé.
Malcolm Bohnet , Jeune Vert et assistant parlementaire
