La très rentable guerre contre la migration

L’industrie de l’armement est non seulement responsable de déplacements de population, mais elle profite également des tentatives de verrouiller l’accès au territoire européen. Ce qui a son tour renforce le discours de l’extrême droite. Toute tentative de limiter ses possibilités d’enrichissement est impérativement à saisir. 

Sophie Guignard, Solidarité sans frontières

Un rapport du Transnational Institute de 2021[1] expose en termes très clairs le lien direct entre les exportations d’armes manufacturées en Europe et les déplacements de population. Le rapport montre que ces armes, loin de défendre les populations ou d’améliorer la sécurité, servent plutôt à déstabiliser des régions ou des pays entiers. La Suisse n’est pas en reste. Malgré les législations en vigueur, des Pilatus ont été vus en main des Talibans et des grenades RUAG ont servi aux groupes jihadistes en Syrie.

L’industrie de l’armement a donc une responsabilité manifeste dans les flux migratoires. Mais elle profite également d’une autre guerre, dont les victimes civiles ne se comptent plus: la guerre contre la migration.

Il n’existe pratiquement plus de voie sûre pour demander l’asile sur le continent européen. Les personnes sont donc contraintes à prendre des routes dangereuses : la Méditerranée, le désert du Niger, ou encore la route des Balkans. Elles y sont appréhendées par des autorités coordonnées par Frontex, l’agence européenne de garde-frontières et garde-côtes. La Suisse verse chaque année des dizaines de millions à Frontex, et elle versera quelque 323 millions d’ici 2027 (dont 160 déjà versés depuis 2024) au fonds pour la gestion intégrée des frontières des États Schengen. Elle participe ainsi largement à la militarisation des frontières. Frontex traite de manière intransparente avec les plus grands marchands d’armes mondiaux.

Sur le territoire suisse, le complexe militaro-industriel de guerre contre la migration s’étend jusque dans l’intimité des personnes en fuite. Dans plusieurs régions de Suisse, le mandat d’encadrement et d’hébergement est confié à l’entreprise privé à but lucratif ORS. Elle a été rachetée en 2022 par Serco, un grand groupe international spécialisé dans des services aux États et aux groupes paramilitaires, couvrant les transports, la santé et la sécurité. Ce secteur de la sécurité inclut la gestion de prisons et de l’asile ainsi que la militarisation via des technologies et du matériel. Leur omniprésence sur le marché ainsi que leurs tarifs imbattables en raison d’économies de marge sur le personnel et les prestations en font un acteur incontournable. Au détriment des conditions de vie des personnes exilées, et au mépris de tout sens éthique.

De plus, les personnes fuyant des zones de conflit ou des régions déstabilisées n’obtiennent en règle générale pas l’asile, mais un statut de protection provisoire. En Suisse cela concerne aussi les déserteurs. Ce statut est précaire, il limite l’aide sociale, le choix du domicile et le regroupement familial. L’asile est réservé aux persécutions individuelles, et politique. En ne considérant pas le danger créé par les exportations d’armes européennes comme une persécution politique, on évite de reconnaître la responsabilité des États dans les conflits.

Les différences arbitraires faites entre les motifs de fuite, les conditions de vie indignes et la précarité dans laquelle sont contraintes de vivre les personnes exilées nourrissent à leur tour le discours des extrêmes droites. Montrer la migration comme une menace ou un abus leur permet de présenter leurs programmes xénophobes comme la solution aux problèmes de société. Et d’occulter leurs liens pourtant historiques et documentés avec les grandes fortunes industrielles ou financières.

C’est pour cela que la liberté de mouvement doit être comprise comme un impératif de justice. Pour que cessent les guerres, celle contre la migration doit aussi cesser. Non seulement pour exiger le droit à une vie digne pour tous les êtres humains, mais aussi pour exiger des responsables et profiteurs des guerres qu’ils prennent leurs responsabilités. La flexibilisation de la régulation actuelle du commerce d’armes est peut-être le seul dernier pas que la Suisse ne franchit pas dans la guerre contre la migration. C’est encore largement insuffisant, mais il faut le défendre.


[1] https://www.tni.org/en/publication/smoking-guns