Le monde rejette les armes nucléaires – la Suisse détourne (encore) le regard

La Suisse reste à l’écart du Traité sur l’interdiction des armes nucléaires (TIAN). Bien que le Conseil national et le Conseil des États aient, à plusieurs reprises, appelé le Conseil fédéral à y adhérer, ce dernier refuse toujours de signer le traité. Une tribune de Florian Eblenkamp, chargé de plaidoyer à ICAN

Officiellement, le gouvernement invoque des considérations de sécurité depuis le début de la guerre en Ukraine. Mais cet argument ne tient plus : dans sa réponse à une interpellation du conseiller national Beat Flach, le Conseil fédéral a dû reconnaître qu’une adhésion n’entraînerait aucune conséquence sur la coopération avec les partenaires internationaux. L’argument central ne tient donc plus, et il ne reste qu’une simple hésitation politique.

Pour un pays qui se veut traditionnellement gardien du droit international humanitaire, une telle position est difficile à comprendre. La Suisse ne possède pas d’armes nucléaires, et sa législation nationale oblige le gouvernement à mener une politique de sécurité et de relations extérieures exempte d’armes atomiques. Sa neutralité et sa tradition humanitaire devraient non seulement rendre une adhésion au TIAN évidente, mais même la rendre impérative. Pourtant, sans pression publique, rien ne bouge. C’est pourquoi il ne reste que la voie de l’initiative populaire : près de 100 000 signatures ont déjà été récoltées, mais pour garantir un nombre suffisant de voix valides, il en faut environ 120 000, et ce, dans les plus brefs délais.

Une majorité mondiale pour l’interdiction des armes nucléaires

Pendant que la Suisse bloque, le monde avance. Le 26 septembre 2025, le Kirghizistan et le Ghana ont signé ou ratifié le TIAN. Le traité atteint ainsi un jalon historique : une majorité mondiale des États s’est désormais prononcée clairement contre les armes nucléaires. Huit ans seulement après son adoption par l’Assemblée générale de l’ONU, et moins de cinq ans après son entrée en vigueur, le TIAN repose déjà sur une base aussi large que celle qu’avait le Traité de non-prolifération nucléaire à ses débuts.

Les motivations sont claires. « Nous croyons que la sécurité naît de la coopération et de la confiance, non des armes », a déclaré le ministre kirghize des Affaires étrangères Jeenbek Kulubayev. Le président ghanéen John Dramani Mahama a parlé d’une « réaffirmation de l’engagement historique en faveur du désarmement et de la paix internationale ». Ces déclarations représentent de nombreux pays qui ont le courage de tourner le dos au vieux dogme de la dissuasion nucléaire.

Une pression croissante sur les puissances nucléaires

À chaque nouvelle adhésion, cela devient plus évident : les puissances nucléaires et leurs alliés ne sont pas la majorité, mais une minorité de plus en plus isolée. Le TIAN crée une nouvelle norme internationale qui condamne les armes nucléaires, tout comme le droit international a jadis proscrit les armes chimiques et biologiques. Cette évolution accroît la pression diplomatique sur les États qui s’accrochent encore à leurs arsenaux atomiques, et renforce aussi la responsabilité de ceux qui refusent toujours de s’engager.

Une source d’inspiration pour la Suisse

Quatre-vingts ans après les bombardements d’Hiroshima et de Nagasaki, l’objectif est plus clair que jamais : les armes nucléaires doivent disparaître. Leur pouvoir destructeur est unique, leurs conséquences humanitaires sont sans limites et se répercutent sur plusieurs générations. Qu’une majorité mondiale d’États soutienne aujourd’hui le TIAN est un signe d’espoir historique. Que la Suisse n’en fasse pas partie est un scandale.

Cette situation devrait être pour nous à la fois un avertissement et une source d’inspiration. L’inaction du Conseil fédéral n’est plus acceptable. Si des pays d’Afrique, d’Asie, d’Amérique latine et d’Europe montrent qu’une position claire contre les armes nucléaires est possible, la Suisse ne peut plus rester à l’écart. Grâce à l’initiative populaire, nous avons l’occasion de forcer le gouvernement à agir et de placer enfin notre pays du bon côté de l’histoire; pour un monde plus sûr, plus juste et libéré des armes nucléaires.