un texte de Vitaly*
Le 1er août 2024 un échange de prisonniers a eu lieu entre la Russie et différents Etats membres de l’OTAN, le plus important depuis la fin de la Guerre froide. En échange de huit espion·nes et escrocs et un assassin, la Russie a libéré seize prisonniers·ères, dont Ilia Iachine, Vladimir Kara-Mourza, Ksenia Fadeeva et Lilia Tchanycheva, deux alliées d’Alexei Navalny. Pour les opposant·es de Poutine, cette libération est teintée d’amertume, car en même temps, le nombre de prisonniers·ères politique a dépassé la barre des 1’200. Selon Mariana Katzarova, Rapporteuse spéciale sur la situation des droits de l’homme en Russie, l’étendue des répressions est inédite depuis le Stalinisme. Depuis le 24 février 2022, 20’000 personnes ayant participé à des manifestations contre la guerre ont été arrêtées arbitrairement. De plus, il existe une censure militaire : les médias indépendants et les réseaux sociaux étrangers sont bloqués, plus de mille personnes et organisations ont été déclarées “agents de l’étranger” et toute personne partageant des messages qui ne correspondent pas au récit du Ministère de la Défense est passible d’une peine de prison allant jusqu’à 15 ans. Depuis le meurtre d’Alexei Navalny dans une prison du nord de la Russie, la situation a encore empiré.
Les militant·es, les journalistes et les politicien·nes d’opposition courent de grands risques en Russie, raison pour laquelle un grand nombre d’entre elle·eux ont décidé de quitter le pays. Environ 900’000 Russes ont émigré vers des pays coopérant avec Poutine et pour lesquels iels n’ont pas besoin de visa, comme la Turquie, la Serbie, les Emirats arabes unis, la Thaïlande, les anciennes républiques soviétiques en Asie centrale et dans le Caucase. Cependant, aucun de ces pays ne peut être qualifié de sûr pour les opposant·es à la guerre selon Reporters sans frontières. Des déserteurs ont par exemple été arrêtés en Arménie et des opposant·es de gauche à la guerre ont été arrêté·es et enlevé·es au Kirgistan. Autre exemple qui avait connu un écho médiatique international : la tentative d’arrestation du groupe de rock Bi-2 en Thaïlande. Les autorités avaient ensuite essayé d’extrader les musiciens vers la Russie, mais avaient échoué.
Après le début de la guerre en Ukraine, l’Allemagne, la Lituanie et la Pologne ont introduit des visas humanitaires pour des citoyen·nes russes et en ont délivré des milliers. La procédure d’obtention de ce document peut toutefois durer plusieurs mois. De plus, le nombre de personnes en danger est bien plus haut que le nombre de personnes que ces pays sont prêts à accueillir. Lyubov Krutenko, une urbaniste russe, a par exemple été poursuivie pendant des semaines par la police moscovite, ce qui a rendu son quotidien insoutenable. Elle dit : “Mon mari et moi ne voulions pas aller en prison, mais nous ne voulions pas non plus nous taire ou nous cacher. C’est pour cela que nous avons décidé d’émigrer.”
Les visas humanitaires peuvent sauver les vies des des prisonnier·ères politiques potentiel·les, mais le temps joue souvent en leur défaveur. Denis Kozak, un anarchiste de Rostov-sur-le Don qui était détenu dans une prison kazakhe, a par exemple réussi à émigrer en Allemagne grâce à ce sésame. Il avait été arrêté pour des raisons politiques et courait le risque d’être extradé vers la Russie. Aujourd’hui, Kozak aide des militant·es politiques de gauche depuis l’Allemagne. Aikhal Ammosov, un militant contre la guerre originaire de Iakoutie attendait lui aussi un tel visa. Malheureusement, celui-ci ne lui est pas parvenu à temps et il se trouve aujourd’hui au Kazakhstan, en détention administrative pour renvoi en Russie.
Actuellement, c’est l’Allemagne qui offre les meilleures conditions pour les personnes titulaires de visas humanitaires : l’Etat prend en charge le loyer et l’assurance maladie, offre des prestations en espèces. Les titulaires peuvent également faire des études, apprendre l’allemand et travailler. Tout cela leur permet de ne pas devoir penser à leur survie, libérant ainsi de l’espace mental pour s’engager et planifier leur avenir. C’est par exemple le cas de Piotr Zherebtsov, un organisateur d’expositions originaire de Novossibirsk, qui aide aujourd’hui d’autres opposant·es à la guerre à quitter la Russie. Lorsqu’une personne fait une demande de visa, elle doit pouvoir prouver qu’elle est à risque de persécution et doit également avoir des relations stables avec une institution allemande. D’une part, cela permet de réduire le nombre de requérant·es, d’autre part, les titulaires de visas humanitaires peuvent ainsi s’intégrer plus facilement, par exemple dans le domaine scientifique, syndical ou des droits humains, dans l’art ou le journalisme.
Aujourd’hui, la Suisse n’offre pas encore de visas humanitaires pour les ressortissant·es russes, alors qu’elle le fait pour des citoyen·nes turcs·ques. En créant un programme de soutien pour les opposant·es russes, la Suisse permettrait à de nombreux·ses militant·es d’échapper à la prison. Par ailleurs, cela leur permettrait de continuer à s’organiser à l’étranger. Des dizaines de prisonniers·ères politiques pourraient ainsi être évitées.
*Vitaly fait déjà partie d’un article de ce journal datant de 2023.
