Non à une neutralité armée dictée par les intérêts financiers !

Face à l’isolement militaire comme à la coopération avec l’OTAN, l’alternative en matière de politique de sécurité consiste à renforcer l’engagement en faveur de la paix dans le cadre de l’ONU. JOSEF LANG

Le point de départ de tous les débats sur la neutralité de ces quatre dernières années et demie est la guerre d’agression menée par Poutine contre l’Ukraine. Regardons les choses du point de vue suisse. La Suisse a largement contribué à remplir les caisses de guerre russes et à alimenter la machine de guerre. Le commerce de matières premières russes et l’argent des oligarques ont fourni, et fournissent encore, des ressources considérables à la Russie. À cela se sont ajoutées des machines-outils spécialisées pour les moteurs et les missiles, ainsi que des munitions, notamment celles utilisées à Boutcha. Ne l’oublions jamais : Poutine a lancé son invasion avec des caisses de guerre bien remplies et une machine de guerre équipée.

Une initiative pro-Poutine

Jusqu’en 2022, la Suisse était donc tout sauf neutre. Dans les faits, elle se rangeait clairement du côté de la Russie. Les sanctions l’ont certes rendue un peu plus neutre, mais les agresseurs continuent de recevoir bien davantage d’argent et de biens à double usage que les agressés. Ne l’oublions pas non plus : une fois livrées, les machines servant à fabriquer des armes échappent aux sanctions.

En exigeant, avec son initiative « pour la sauvegarde de la neutralité suisse », la fin des sanctions, l’UDC ne défend pas la neutralité, mais Poutine. Il en va de même de ses soutiens dans une gauche qui pense en termes de blocs. En mai 2022, le « Mouvement suisse de la paix » a ainsi remis en question, dans sa publication Neue Welt (2/22), la responsabilité de la soldatesque russe dans le massacre de Boutcha.

L’UDC poursuit deux objectifs. Le premier consiste à préserver une neutralité dictée par les intérêts financiers, qui lui permette de continuer à faire des affaires partout dans le monde, sans égard aux guerres civiles, aux tyrannies ou aux violations des droits humains. À cette vision purement mercantile, l’UDC associe une sacralisation nationaliste de la neutralité : elle veut, pour la première fois, l’inscrire dans la Constitution comme « armée », « perpétuelle » et « suisse ». Et cela précisément au moment où l’isolement militaire est définitivement dépassé.

De la Lex Ukraine à la Lex Arabie saoudite

Mais les adversaires bourgeois de l’UDC ont eux aussi tout fait pour éluder l’enjeu de loin le plus important dans les relations entre la Suisse et l’Ukraine : le rôle de notre pays dans le réarmement de Poutine. Ils ont ainsi notamment évité ce qu’un débat honnête aurait imposé : une aide financière massive à l’Ukraine pour compenser les destructions que Poutine a causées, et continue de causer, avec de l’argent et des biens suisses. En réclamant des livraisons d’armes à l’Ukraine, incompatibles avec le droit de la neutralité, ils poursuivaient encore un troisième objectif : assouplir la loi sur le matériel de guerre au profit de l’industrie de l’armement.

Le monde politique et les médias suisses ont ainsi débattu de ce qu’ils n’avaient pas le droit de faire pour éviter de parler de ce qu’ils devaient faire. Cette vaste diversion a notamment débouché sur une loi sur le matériel de guerre qui facilite les exportations vers presque tous les pays, sauf vers l’Ukraine.

Dans ce débat désastreux, le Manifeste Neutralité 21, largement mis en avant par les médias, a joué un rôle des plus discutables. Dans l’ensemble, il a davantage contribué à l’assouplissement de la loi sur le matériel de guerre qu’au durcissement des sanctions. Si, en novembre, il ne combat pas résolument la « Lex industrie de l’armement », qui profite aux États du Golfe mais n’apporte rien à l’Ukraine, il confirmera ce que nous soupçonnions depuis le début : pour ses principaux auteurs, l’Ukraine n’était qu’un prétexte pour favoriser les exportations d’armes, renforcer l’armée et rapprocher la Suisse de l’OTAN.

L’ONU plutôt que l’OTAN

Dans ce débat, un constat du légendaire expert militaire de la NZZ, Bruno Lezzi, est systématiquement passé sous silence. Opposé à l’isolement militaire, cet ancien colonel d’état-major général relevait que les soldats de milice qui rentrent chez eux après trois semaines ne feraient que gêner les professionnels de l’OTAN. Quant aux limites imposées par la neutralité, Lezzi, décédé peu après la publication de son livre Von Feld zu Feld (2022), écrivait : « Il ne faut en aucun cas entretenir l’illusion que le droit et le statut de la neutralité permettraient une coopération en matière de défense susceptible d’apporter un véritable gain de sécurité. » Selon lui, la seule option qui aurait un sens sur le plan militaire serait l’adhésion à l’OTAN. Elle nécessiterait toutefois l’abandon du principe de milice et de la neutralité.

Selon la dernière enquête de l’Académie militaire (MILAK) et du Center for Security Studies (CSS) de l’EPFZ, 85 % de la population suisse est favorable à la neutralité. Dans le même temps, 59 % estiment que « la neutralité ne peut aujourd’hui plus être protégée de manière crédible par des moyens militaires ». À cela s’ajoute que l’isolement comme la coopération avec l’OTAN, voire l’adhésion à celle-ci, nécessiteraient un réarmement massif. Or, selon l’enquête Sécurité 2026 déjà citée, seules 29 % des personnes interrogées sont favorables à une hausse des dépenses.

Alors que la voie vers l’OTAN est barrée pour des raisons liées à la neutralité comme aux finances publiques, l’alternative civile à un isolement militaire dépassé apparaît étonnamment attractive. Selon l’enquête, 58 % estiment que « la Suisse devrait s’engager activement et en première ligne en faveur des objectifs de l’ONU ». Près des trois quarts soutiennent les sanctions contre la Russie. Et 72 % estiment que « la Suisse devrait davantage jouer un rôle de médiation dans les conflits ». L’affirmation « l’aide au développement apporte davantage de sécurité qu’une armée forte » recueille davantage d’adhésion que de rejet. Enfin, le traité de l’ONU sur l’interdiction des armes nucléaires, et donc l’initiative populaire déposée avant Noël, bénéficient du soutien d’une nette majorité.

Trois options se dessinent en matière de politique de neutralité : la neutralité armée, l’abandon de la neutralité au profit de l’OTAN et une neutralité solidaire à l’échelle internationale et engagée en faveur de la paix. La troisième bénéficie clairement du soutien le plus large, tant dans l’ensemble de la population qu’à gauche.

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