Pourquoi les groupes d’armement font la fête

C’est bien connu : depuis l’invasion de l’Ukraine par la Russie, les groupes d’armement vivent une véritable ruée vers l’or. Leurs cours en Bourse s’envolent. Chiffres d’affaires et bénéfices se comptent en milliards, et le champagne coule à flots. Et si vous pensez que tout rentrera dans l’ordre lorsqu’il y aura moins de guerres, vous risquez d’être déçus.

Pour faire simple, l’économie de marché privée fonctionne ainsi : les entreprises proposent des produits et des services sur le marché. Les prix varient en fonction de l’offre et de la demande. Les entreprises doivent donc adapter leur offre aux besoins de leur clientèle. C’est elle qui décide ce qu’elle est prête à payer. Comparons maintenant ce mécanisme à ce qui se passe actuellement dans le secteur de l’armement. Plusieurs éléments sensibles montrent à quel point ce marché obéit à une logique particulière.

DES DÉBOUCHÉS GARANTIS

L’industrie privée de l’armement a très tôt obtenu du monde politique une sorte de « garantie d’écoulement ». Une déclaration de l’actuel chancelier allemand Friedrich Merz l’illustre bien. Il a promis d’investir « whatever it takes ». Les vannes sont ouvertes, en Allemagne comme dans le reste du monde. En Suisse aussi, on en appelle depuis des mois à notre « raison » : il faudrait maintenant réarmer, réarmer, réarmer, au nom de notre sécurité. Les budgets de l’armée et de l’armement augmentent, tandis que les budgets civils sont sabrés. Dans cette ruée vers l’or, l’industrie de l’armement ne se fait pas prier. Des contrats sont conclus qui lui garantissent des rentrées d’argent pendant des années.

UN MANQUE CRIANT DE TRANSPARENCE

Croire que le monde politique peut contrôler sérieusement les contrats qu’il attribue à l’industrie de l’armement serait une erreur. Ces contrats sont souvent si complexes, volumineux et sujets à interprétation qu’il est pratiquement impossible de les examiner sérieusement. La promesse de Viola Amherd d’un « prix fixe » pour l’acquisition des F-35 n’en est qu’un exemple. À cette quasi-absence de contrôle s’ajoute la rapidité avec laquelle les contrats sont conclus. Le temps presse : chacun veut s’assurer une bonne place dans la file d’attente. Il reste donc peu de temps pour négocier les prix, alors même que des milliards sont en jeu. On est loin d’un marché libre. Dans les faits, les fournisseurs dictent leurs conditions, dans un marché dominé par le lobby et les groupes d’armement. Les commandes sont passées par le monde politique et payées avec l’argent de nos impôts.

DES CHANGEMENTS STRUCTURELS

Des transferts budgétaires d’une telle ampleur entraînent forcément de profondes transformations structurelles. L’Allemagne en donne déjà un aperçu. Des emplois passent de l’industrie civile, notamment automobile, à l’industrie de l’armement. En Suisse aussi, les groupes d’armement proposent de bons salaires et des primes pour attirer les talents. Autant de personnes qui manqueront ensuite aux autres secteurs de l’économie privée.

Les capacités ainsi créées dans les groupes d’armement devront être maintenues et financées ces prochaines années. Il faudra donc conserver un niveau d’investissement élevé. Après tout, l’État n’a aucun intérêt à voir le chômage augmenter. Quelle que soit l’évolution de la situation géopolitique, des structures sont ainsi mises en place qui pérenniseront les dépenses d’armement. Autant de moyens qui manqueront à l’éducation, à la santé, à la protection du climat et aux infrastructures civiles.

La boîte de Pandore est ouverte. Elle nous coûtera encore beaucoup, à nous comme à nos enfants, dans les années à venir. Pour une petite minorité, en revanche, la fête continuera de plus belle. C’est effroyable.

Martin Parpan

,