Qui décide quand les dés tomberont ?

Christian Dussey, le chef du Service de renseignement de la Confédération (SRC) prétend dans plusieurs articles de la Neue Zürcher Zeitung[1] que la guerre hybride fait partie de la “réalité quotidienne” de son unité administrative. Qu’est-ce que cela signifie ? Et peut-on gagner une guerre hybride avec des chars ?

Trois ans après le début de la guerre, la population ukrainienne souffre toujours des conditions inhumaines amenées par l’invasion russe. Et l’esprit rationnel de la droite au Parlement semble toujours avoir ses limites dans ces sujets. Celles et ceux qui, dès le premier jour de l’invasion russe, demandaient que le budget de l’armée soit pratiquement doublé dans les plus brefs délais essaient également de convaincre la gauche et la population d’assouplir la Loi sur le matériel de guerre à coup d’arguments de solidarité cousus de fil blanc. Et ce bien que le financement de l’armée ne soit pas encore assuré à long terme. Il est décevant, bien que peu surprenant, que les forces bourgeoises essaient ainsi de faire diversion de problèmes bien plus urgents. En ce qui concerne notre sécurité, un autre espace est bien plus central aujourd’hui : l’espace hybride. Et dans celui-ci, ce ne sont ni les avions de chasse, ni les milliards pour l’armée qui seront utiles.

Avec la guerre d’agression russe contre l’Ukraine, un nouveau cycle a commencé pour les services de renseignement et de sécurité. Depuis deux ans, nous sommes dans une guerre hybride qui touche également la Suisse.[2]

C’est l’avis de Christian Dussey, le chef discret du SRC, qu’il a répété à plusieurs reprises dans la Neue Zürcher Zeitung. Selon la Bundeszentrale für politische Bildung, une institution allemande d’éducation civique, la guerre hybride est une combinaison de formes de combats régulier et irrégulier mêlant méthodes politiques, économiques, médiatiques, subversives, cybertechniques, militaires et celles venant des services secrets[3]. Ce mélange sert à brouiller les frontières juridiques, éthiques et rationnelles entre guerre et paix. Ainsi, les parties prenantes essaient par tous les moyens de persuader les masses que des actes de guerres sont justifiés ou qu’ils n’ont pas lieu. Même dans le paysage politique suisse, on trouve des voix qui essaient d’innocenter les coupables et qui attribuent la dissémination de fake news non pas à celles et ceux qui le font, mais à leurs opposants politiques. Si vous avez écouté l’orateur principal de la réunion de l’Albisgüetli, vous saurez à quoi je fais référence.

Les fans de guerre bourgeois des rangs de notre Parlement veulent à présent justifier leur budget militaire par la cybersécurité et la résilience de la société. Cela est ridicule, car en regardant les chiffres, on se rend compte que l’Office fédéral de la cybersécurité représente 0 % du budget du DDPS et celui de la protection de la population environ 3 %. Les politicien·nes de l’insécurité rétorquent que les moyens pour le Groupement Défense et armasuisse participent également à la protection du cyberespace et au renforcement de la résilience dans la population. Disons les choses comme elles sont : les projets informatiques, d’avions de chasse et de drones vont droit dans le mur, nous allons dépenser encore plus d’argent pour ces mêmes projets. Les chars, les mortiers et les F-35 ne nous protégeront toutefois pas de Roger Köppel, qui prétendait au Albisgüetli que la plus grande menace en termes de mensonges se trouvait au Palais fédéral. Dans le même temps, chaque occasion était bonne pour protéger Poutine et ses amis.

Revenons au début de l’année, lorsqu’une nouvelle secouait la société : la génuflexion de Mark Zuckerberg, patron de Meta, devant Donald Trump. En effet, “Zuck” a limogé les Fact checkers de ses plateformes avec un empressement servile. Les conséquences de cet acte sont déjà bien visibles sur ce qu’est devenu Twitter sous Elon Musk. Certains comptes et hashtags deviennent de véritables chambres d’écho, les posts haineux ont une portée inédite, des on-dits deviennent des vérités et ce jusqu’à permettre à l’homme le plus riche du monde de presque provoquer une crise politique au Royaume Uni. Nous vivons à une époque où il est devenu très simple de générer des images et des textes qui ont l’air vrais et donnant presque un aspect journalistique. Le fait de se débarrasser d’une “source de vérité” impartiale donne une impression dystopique. Le but zuckerbergien de renforcer la liberté d’expression équivaut à une livraison d’armes aux acteurs·ices qui tentent d’inonder l’espace médiatique d’affirmations déformées, faussées ou tout bonnement fausses. Leur but est de brouiller encore plus les frontières entre le vrai et le faux, le juste et l’injuste, le bon sens et ce qui en manque. Leur objectif final est de promouvoir leurs propres visions mensongères et autoritaires. Si nous ne prenons pas position résolument maintenant, ce ne sera qu’une question de temps avant que le trumpisme ne prenne également ses quartiers en Suisse.