Rares sont les dossiers politiques où l’argumentation est aussi fallacieuse que celui des exportations d’armements. Les exportations suisses de matériel de guerre vers les États-Unis en offrent un exemple particulièrement éclairant. MARTIN PARPAN
La situation de départ était claire : le Conseil fédéral a qualifié de « guerre » le conflit au Proche-Orient entre les États-Unis et l’Iran, au regard de son intensité et de sa durée. Cette qualification a entraîné une conséquence juridique immédiate : l’interdiction absolue de toute exportation de matériel de guerre à destination des États belligérants.
Les armes suisses, artisans de paix
Celles et ceux qui pensaient que toutes les exportations de matériel de guerre vers les États-Unis allaient logiquement être suspendues se sont trompés. L’interdiction n’a été appliquée qu’aux nouvelles demandes d’autorisation. Les livraisons déjà autorisées à destination des États-Unis peuvent continuer. Autrement dit, on peut encore tuer un peu, mais dans une moindre mesure. Le Conseil fédéral se retrouve ainsi dans la situation suivante : il a qualifié à juste titre le conflit de « guerre », l’a également qualifié à juste titre de « contraire au droit international », et a pourtant autorisé des exportations de matériel de guerre vers les États-Unis, État belligérant. La question se pose donc comment le Conseil fédéral allait se tirer de cette contradiction.
C’est là que cela devient grotesque : il aurait été établi que les équipements militaires autorisés n’auraient « aucune pertinence en temps de guerre ». Comment ? Le Conseil fédéral voudrait-il faire croire à la population suisse qu’il sait comment l’administration Trump utilisera le matériel de guerre « made in Switzerland » ? À partir de quand une arme est-elle pertinente en temps de guerre ? Quelle définition le Conseil fédéral a-t-il appliquée ? Cela dépend-il du moment de la commande ? De sa puissance destructrice ? Nul besoin d’être antimilitariste pour constater qu’il ne s’agissait en aucun cas d’une évaluation analytique sérieuse, mais bien d’une décision politique poursuivant deux objectifs. Premièrement, ne pas contrarier Donald Trump, par crainte de ses réactions incontrôlables. Deuxièmement, protéger l’industrie d’armement suisse. Ces contrats figurant déjà dans les bilans, les intérêts économiques ont pesé plus lourd.
Affaiblissement du droit international
On pourrait, avec bienveillance, argumenter que le Conseil fédéral a trouvé un « bon compromis suisse » : en principe, plus aucune exportation n’est autorisée, mais là où les armes sont déjà prêtes à partir, on ferme les yeux et on fonce. Mais il ne s’agit pas seulement de l’exportation d’un nombre limité d’armes. Il s’agit du fait que le Conseil fédéral affaiblit le droit international par cette pratique. Selon l’appréciation du Conseil fédéral, les États-Unis ont violé le droit international en attaquant l’Iran. En refusant d’interdire toutes les exportations de matériel de guerre, le Conseil fédéral soutient donc une attaque contraire au droit international. Le droit international est aujourd’hui soumis à une pression énorme. Trump, Poutine, les mollahs du Golfe et bien d’autres le bafouent. Si la Suisse s’engage elle aussi sur cette voie, même de manière bien moins marquée, cela est loin d’être anodin. Le Conseil fédéral ne mène ainsi pas une politique dans l’intérêt de la communauté internationale, ni dans celui du pays.
Un faux pas de plus
Sur le plan de la communication, il faut en outre relever que le Conseil fédéral, et en particulier le ministre de la Défense Martin Pfister, reste loin derrière ses propres objectifs. Dans un entretien récent accordé à la NZZ, il déclarait vouloir faire évoluer la culture au sein du DDPS. Il faudrait plus de transparence et rien ne devrait être dissimulé. Avec ses arguments « pseudo-logiques » sur des armes « sans pertinence en temps de guerre », il a sans doute fait un pas dans la direction opposée. On a donc affaire à du «vieux vin dans de nouvelles bouteilles».
