Un regard féministe sur la sécurité

Fin 2025, la Commission de politique de sécurité a décidé d’autoriser à nouveau les soldat·es à emporter leur munition de poche à domicile. Cette munition avait été supprimée en 2007, notamment pour prévenir les homicides, les tueries de masse et les suicides avec des armes de l’armée. La dégradation de la situation sécuritaire en Europe a été invoquée pour justifier cette réintroduction. En 2025, 29 femmes et filles ont été tuées en Suisse. ANNA-BÉATRICE SCHMALTZ

En moyenne, un féminicide est commis toutes les deux semaines, le plus souvent par un (ex-)partenaire. Il est question de pouvoir et de contrôle sur la (ex-)partenaire. Ces féminicides ne sont que la partie émergée de l’iceberg des violences fondées sur le genre. Grâce à l’engagement considérable des militantes féministes, un débat s’est ouvert et il est désormais largement admis que les féminicides ne sont pas des cas isolés. Les structures patriarcales qui sous-tendent ces actes doivent être clairement nommées.

Malgré une visibilité accrue, il n’existe toujours pas de statistiques officielles sur les féminicides en Suisse. L’année même où les féminicides ont augmenté et occupé une place centrale dans le débat public, la proposition de réintroduire la munition de poche constitue un exemple frappant du déni des réalités vécues par les personnes confrontées à la violence, ainsi que de l’indifférence face à la sécurité des groupes marginalisés. La munition de poche rend encore plus dangereuse la situation des femmes victimes de violence domestique. Plus les armes à feu sont accessibles, plus le risque qu’elles soient utilisées pour tuer augmente.

La suppression de la munition de poche, il y a 19 ans, a constitué une étape importante dans la prévention de violences graves. Cet exemple montre que la sécurité continue d’être pensée de manière très restrictive, avant tout dans une logique patriarcale de l’État-nation. La politique de sécurité doit placer au centre la protection des individus et de la société, et non celle de l’État.

La sécurité consiste à être protégé contre toutes les formes de violence, y compris les violences fondées sur le genre. Elle englobe aussi la sécurité socio-économique ainsi que des conditions de vie dignes pour toutes et tous. Définir la sécurité de manière aussi restrictive a aussi des conséquences financières. Alors que l’industrie de l’armement profite de la spirale actuelle de réarmement et que des milliards sont alloués sans hésitation au militaire, les places en foyer pour femmes manquent en Suisse. Selon la Convention d’Istanbul (traité du Conseil de l’Europe sur la prévention et la lutte contre les violences fondées sur le genre, les violences sexuelles et la violence domestique), il faudrait quatre fois plus de places pour garantir une réelle sécurité aux personnes concernées. Pour prévenir durablement les violences fondées sur le genre, la politique doit investir bien davantage dans les mesures d’égalité. Car l’absence d’égalité est le terreau de ces violences et compromet la sécurité. Finalement, la proposition de réautoriser la munition de poche n’a pas obtenu de majorité au Conseil des États. En très peu de temps, des organisations féministes et de défense des droits des femmes ont exercé une forte pression publique. Elles se sont mobilisées pour la sécurité des femmes et des personnes touchées par la violence domestique. Cela montre que, face à l’offensive réactionnaire et à la remilitarisation en cours, un engagement fort reste nécessaire en faveur d’une société féministe et non violente, ainsi que pour une conception féministe de la sécurité. Restons visibles, solidaires et déterminés dans nos revendications, notamment le 14 juin.