Une campagne de désinformation n’a pas besoin de convaincre qui que ce soit de fausses informations pour réussir. Des mesures de riposte mal pensées ou la crainte généralisée que « les autres » aient été manipulés peuvent s’avérer tout aussi dangereuses pour la démocratie.
L’objectif des campagnes de désinformation n’est pas avant tout de répandre des mensonges, mais d’atteindre un but politique, souvent géopolitique. Si elles y parviennent en diffusant des contre-vérités, tant mieux pour leurs auteurs. Mais ce n’est pas la seule voie. Un affaiblissement de la démocratie sert en général aussi bien, voire mieux, leurs intérêts qu’une décision démocratique allant dans leur sens. Et ces campagnes peuvent y parvenir de manière indirecte, par divers mécanismes.
Le principal danger est que l’on recourt à des moyens antidémocratiques pour les combattre. Cela fragilise directement la démocratie dans nos propres pays et légitime ailleurs la propagande d’État, la censure et la répression, en particulier dans les régimes d’où émanent souvent ces campagnes.
Un autre risque vient d’un phénomène bien connu : la plupart des gens estiment être capables de prendre des décisions rationnelles, mais doutent que les autres en soient capables. Dans le domaine des médias, on parle de « l’effet de la troisième personne ». Ainsi, une personne exposée à de la désinformation sans s’y laisser prendre aura tendance à croire que d’autres tomberont dans le piège. Il suffit même d’entendre parler de désinformation, sans y avoir été confronté directement, pour que ce réflexe se déclenche. Et cela peut déstabiliser profondément la démocratie : si l’on croit que les électeurs du camp opposé n’ont pas décidé de manière rationnelle, mais ont été influencés par une puissance étrangère, doit-on encore accepter le résultat d’un vote ou d’une élection ? Le risque est alors de voir s’effriter la confiance dans les processus démocratiques et dans la formation libre de l’opinion.
Ces dangers sont bien connus de la recherche (voir par exemple l’analyse n° 359 du Center for Security Studies de l’EPFZ, avril 2025). Mais ils n’ont pas encore trouvé d’écho auprès du Conseil fédéral. Dans son rapport de l’an dernier sur les « activités d’influence et la désinformation », le Conseil fédéral ne mentionne à aucun moment que les mesures de lutte peuvent avoir des effets contre-productifs. Les contre-mesures fondées sur l’autorité de l’État sont particulièrement périlleuses et doivent être jugées avec prudence face aux risques qu’elles comportent. La seule allusion à un effet indésirable figure dans un passage sur la communication du Conseil fédéral, où l’on admet que répéter une fausse information pour la réfuter n’est pas toujours utile.
Le seul aspect positif du rapport est la mention de la « sensibilisation, de la formation et de la culture médiatique » comme moyens de défense. Mais à aucun moment ne sont précisées les méthodes adaptées à chaque contexte. Le rapport cite la grande confiance du public envers les institutions suisses comme un atout, sans se demander d’où vient cette confiance : elle repose sur les droits humains durement acquis et sur l’État de droit. Or, ces derniers y sont présentés comme des faiblesses potentielles. N’est-ce pas paradoxal de considérer les garanties démocratiques et juridiques comme des vulnérabilités ?
Les mesures éducatives favorisant la confiance sont décrites sur un ton paternaliste, ce qui laisse craindre qu’il s’agisse moins de former que de faire de la propagande, une tentative qui pourrait bien se retourner contre ses initiateurs.
Dans les limites de la loi, le Conseil fédéral fait déjà appel au Service de renseignement de la Confédération (SRC) pour lutter contre la désinformation : l’institution sans doute la moins apte à agir avec transparence et à informer objectivement le public. Il est donc urgent de veiller à ce que la désinformation soit contrée par des moyens constructifs, démocratiques et générateurs de confiance.
